Conférence de Nicolas Crapanne
Ce « Carnet Brun », sorte de journal de bord de R. Wagner, contient aussi des esquisses en prose, des ébauches musicales, des notes autobiographiques, mais il est resté longtemps inconnu des wagnériens et sa publication est une véritable aventure.En 2015 N.Crapanne, qui travaillait sur une biographie de Wagner, entend parler de l’existence de ce journal intime. Jusque-là, la vie de Wagner était essentiellement connue, ou plutôt revue et corrigée par Cosima, et s’arrêtait à la rencontre avec Louis II de Bavière en 1864. Wagner a ensuite demandé à Cosima de tout noter à partir du 1er janvier 1869. On manquait donc d’informations sur une période de 4 ans.
En fait toutes ces notes étaient consignées dans ce Carnet Brun que Cosima avait offert à Wagner. Mais il n’était pas destiné à être publié. À la fin de sa vie, Cosima en a fait don à sa fille Eva, qui à la mort de sa mère en a fait don à la ville de Bayreuth en 1931.
En 1975, lors du centenaire de la création de l’opéra de Bayreuth, le carnet est retrouvé et déchiffré (assez difficile car il est écrit avec de véritables pattes de mouche !) et publié. Il est ensuite traduit en anglais en 1988, puis en italien en 91 avec des notes critiques.
N. Crapanne et sa collaboratrice sont repartis de l’original et ont fait la première traduction en français pendant le COVID, en incorporant notes et commentaires grâce à tout le matériau biographique amassé depuis le début et avec les rapprochements avec ce que Wagner écrivait en même temps. Cette traduction a finalement paru en 2023.
Cela commence avec l’histoire d’amour avec Cosima (que Wagner compare à Tristan et Iseult ?). Ce journal devient un carnet de bord où il ajoute des poèmes, des textes etc… Cosima est alors mariée avec von Bülow et Liszt, son père, n’est pas content. Il impose à sa fille et son mari un voyage en Hongrie. Pendant ce temps Richard rumine sur la séparation dans un chalet alpestre prêté par un ami.
Wagner découvre aussi que son idylle est loin d’être aussi belle qu’il l’aurait voulue. Cosima est jalouse (c’est l’époque de la liaison de Wagner avec Mathilde Wesendonck), elle est peu maternelle avec sa fille Isolde et elle essaie de ménager tout le monde. Franz Liszt est complice de tous les maux de Wagner. Il y a une entrée dans le carnet où on se croit dans l’opéra « Tristan et Iseult », Wagner s’échappe de sa souffrance par le rêve et fait de Liszt le responsable de tous ses maux.
Il manque 7 feuilles (14 pages) arrachées au journal à cette période (par Cosima ?).
En parallèle avec le journal, Wagner écrit une première version de « Parsifal », sur 5 jours et 18 pages. Il avait un projet, « les Vainqueurs », en même temps, mais cela ne verra jamais le jour. Dans cette version de Parsifal on trouve une quête de la rédemption, du dépassement de soi. Le personnage central en était Amfortas. C’est une sorte d’esquisse de « Parsifal ».
Wagner avait-il conscience qu’il allait vivre une existence exceptionnelle ? En 1843, à 30 ans, il avait fait un premier essai biographique où il retraçait son parcours. Il consignait toutes ses petites notes dans un portefeuille rouge. Elles seront reprises dans le carnet brun.
On trouve aussi des textes littéraires dans le carnet brun ainsi que des souvenirs de personnages. En particulier, des souvenirs de Ludwig Schnorr, un ténor qui avait chanté Tristan et était mort très jeune. Beaucoup d’anecdotes sur leur travail.
Il conserve trace de toutes les esquisses et premiers jets de ses œuvres qu’il envoie pour l’anniversaire du roi.
On y trouve des ripostes à ses ennemis : un poème à David Strauss. Strauss avait écrit une vie de Jésus de façon historique : Jésus né d’humains mais il est divin. Pour Wagner, Jésus devient divin après sa Passion (lorsqu’il fait appel à son père).
Wagner mêle sa vie privée heureuse avec ce qui se passe. En 1870, c’est la naissance de son fils Siegfried, Cosima est divorcée de von Bülow, l’ambiance est plutôt joyeuse. En 1871, c’est la défaite de la France et il écrit un poème « A l’Armée Allemande » qui sera envoyé à Bismarck (celui-ci le remercie). Il écrit même un chant impérial qui n’aura aucun succès et ne sera jamais joué. Mais cette fabrication patriotique ne durera pas.
Les tout derniers écrits sont de 1880 à 82. Ce sont surtout des réflexions sur la régénération de l’humanité et de la culture. Des réflexions aussi sur la recherche spirituelle. On y retrouve l’idée de réforme, allusion métaphorique à ses débuts de révolutionnaire ? C’est une succession de notes, où il essaie des pistes pour que l’humanité puisse échapper à son déclin.
Conclusion.
Ce « Carnet Brun » est le seul ouvrage authentique, pas déformé par Cosima ou tout autre. Il est seulement écrit par Wagner.
L’édition française en propose un éclairage complet et on y retrouve la passion, les intérêts, la personnalité du personnage.
Tout l’univers de Wagner contenu dans ces 242 pages.
D’après les notes de Marie-France et Agnès




