“La musique commence là où s'arrête le pouvoir des mots.”

Richard WAGNER

Cercle Richard Wagner Annecy-Savoie

“La musique commence là où s'arrête le pouvoir des mots.”

Richard WAGNER

Belle comme l’antique : Pénélope de Gabriel Fauré

« Pénélope » est un chef-d’œuvre méconnu, créé en 1913 à l’opéra de Monte Carlo sur un livret de René Fauchois . C’est la partition la plus vaste de Gabriel Fauré, son unique opéra. C’est un opéra peu dramatique mais qui contient des pages sublimes, un drame continu dans la lignée post Wagner.

13 opéras français sont composés entre la mort de Wagner et Fauré, dont « Fervaal » de Vincent d’Indy, « Pelléas et Melissande » de Debussy, « Le Roi Artus » de Chausson, « Ariane et Barbe Bleue » de P. Dukas.

Brève biographie : Gabriel Fauré est né à Pamiers dans l’Ariège en 1845. Il est envoyé à l’école de musique Niedermeyer à Parie. Il va être l’élève de Saint-Saens et de Debussy. Ensuite il est nommé maître de chapelle à Rennes, puis à Paris : d’abord à l’église St Sulpice et enfin à la Madeleine. En 1896 il devient professeur au Conservatoire (où il aura comme élèves entre autres, Ravel et Nadia Boulanger) et enfin il en devient le directeur. Il sera élu à l’Académie. Atteint de surdité après 1903, il ne semble pas avoir été trop handicapé. A sa mort en 1924 on lui fait des funérailles nationales.

Fauré a composé essentiellement de la musique de chambre mais aussi des musiques de scène (« Prométhée », « Pénélope ») et un Requiem. On distingue 3 périodes dans son oeuvre.

  • une période romantique, dans la lignée de Chopin, Schumann…
  • Une nouvelle profondeur avec des nocturnes, un « Pelléas », « Prométhée »…
  • Peut-être en raison de sa surdité une écriture plus dépouillée, plus abstraite, avec « Pénélope » et des nocturnes.

« Pénélope »

C’est exactement la même histoire que l’oeuvre de Monteverdi (« Le Retour d’Ulysse dans sa Patrie »). Pénélope attend Ulysse parti à la guerre de Troie 20 ans auparavant. Malgré la pression de « prétendants » elle lui est restée fidèle. Elle en choisira un quand elle aura fini de tisser un linceul pour le père d’Ulysse (mais elle défait la nuit ce qu’elle a tissé le jour…). Un mendiant se présente (Ulysse qu’elle ne reconnaît pas) et elle l’accueille etc…

On a au début 2 thèmes magiques, avec le motif de Pénélope et le motif d’Ulysse.

Dans une lettre à sa femme, Fauré parle des motifs (ou thèmes). Il reprend le thème des motifs wagnériens « il n’y en a pas de meilleur » mais en même temps il cherche à s’en détacher. Entre 1879 et 1888 il va écouter Wagner dans plusieurs pays d’Europe mais ce n’est qu’en 1888 qu’il ira pour la première fois à Bayreuth (donc après la mort de Wagner). Il y sera reçu par la famille Wagner. Fauré est un grand admirateur de Wagner mais il a su résister à l’influence du maître, plus que Chausson ou Debussy par exemple. Il est hanté par l’opéra qui est pour lui le genre majeur. Il a eu beaucoup de projets d’opéra (Manon, Ondine etc), historique, comique, lyrique… mais aucun n’aboutit. En revanche il écrit des musiques de scène : « Caligula » pour une pièce de Dumas, « Shylock » (Shakespeare), « Le Voile du Bonheur » (pour Clémenceau), « Pelléas » (pour Maeterlinck). En 1900 il écrit une tragédie lyrique pour les arènes de Béziers, « Prométhée ». C’est une préparation à « Pénélope ».

« Pénélope » est composé entre 1907 et 1912 pendant les vacances (il est trop occupé par son travail de directeur pour écrire le reste du temps. L’opéra sera créé à Monte Carlo en 1913 et il est dédié à Saint-Saens. C’est une tragédie lyrique avec 3 actes divisés en 20 scènes.

Genèse : Il en a l’idée à Monte Carlo où il déjeûne avec une célèbre soprano, Lucienne Bréval. Elle lui propose de le mettre en relation avec un jeune auteur de 22 ans, René Fauchois. C’est une figure du théâtre parisien, comédien et auteur, qui a écrit une biographie de Beethoven et une pièce « Boudu sauvé des eaux ». Il est marié à une pianiste et rêvait d’écrire « Pénélope » à l’intention de Fauré. Plus tard, il lui proposera 2 autres sujets qui n’aboutiront pas (Fauré n’aime pas le premier et mourra avant d’avoir pu envisager le 2ème). Les deux hommes travaillent ensemble, s’entendent bien malgré la différence d’âge (Fauré a 62 ans). Ils resserrent l’action. Le livret est écrit en vers mais avec sobriété et une grande pureté de style (de nos jours cela paraît un peu ampoulé). Debussy avait déjà abandonné les vers pour son opéra.

Fauchois trouve la partition « sublime » (il est lui-même très modeste)

« Pénélope », c’est 6 ans de labeur. Fauré pensait finir en 2 ans mais il y travaille seulement l’été, en vacances à Lausanne puis à Lugano. Le 1er été il trouve à Lausanne le thème de Pénélope. Puis à l’été 1908 il écrit le 1er acte et le début du 2ème. En 1909 il continue le 2éme acte à Lugano. Il aime Lugano qui lui rappelle l’Ariège. Il y vit avec Marguerite Hasselmans mais écrit de longues lettres à sa femme Marie restée à Paris. Il doute de lui-même. En 1910 toujours à Lugano il reprend le 1er acte qu’il défait ensuite. En 1911 il refait l’orchestration. En 1912 il travaille toujours d’arrache pied mais il n’apporte pas le même soin au 3ème acte. Il délègue une partie de l’orchestration au pianiste Alfred Cortot et à un autre pianiste.

L’opéra est créé à Monte Carlo en 1913. Les répétitions se passent plus ou moins bien. Gainsbourg, le directeur de l’opéra, et Fauré n’ont pas la même conception de l’opéra. Les décors sont néo-grecs. La Première a lieu le 4 mars et il n’y aura que 3 représentations. C’est un succès en demi teinte. Fauré engage des négociations avec Paris et l’oeuvre est créée 2 mois plus tard au théâtre des Champs Elysées (tout neuf, il accueille les ballets russes). Les artistes sont Lucienne Bréval et Lucien Muratore et le chef est le frère de M. Hasselmans, les décors sont de Vuillard. C’est un succès et le 12 mai 1913 il y a un article dithyrambique dans la Revue Musicale.

« Pénélope » est repris 7 fois fin 1913 mais joue de malheur. Le théâtre des Champs Elysées va faire faillite (les ballets russes lui coutaient très cher) et les interprétations sont moins bonnes. Et en mai le « Sacre du Printemps » va éclipser « Pénélope ». L’opéra sera repris à la Monnaie de Bruxelles et à Rouen fin 1913 . Il devait être repris en 1914 à Paris mais la guerre éclate. Il sera repris en 1919. Son thème aura alors une certaine résonance (le soldat qui revient de guerre).

Puis un autre monde commence dans les années 20. « Pénélope commence à faire « passé ». Le groupe des Six ne le prise pas. Il sera repris quelques fois entre les 2 guerres et il entre au répertoire de l’opéra de Paris en 1943. Il n’a pas été repris à Paris après 1949. On a un seul enregistrement de studio en 1982 avec Jessie Norman pas terrible. Une meilleure version avec Régine Crespin en 1956 dirigée par Inghelbrech.

Fauré a su servir le drame lyrique de son temps. Mais il reste sincère, passionnel, et ainsi émouvant, intemporel, avec des accents de grandeur. Il est une réponse possible à l’opéra après Wagner avec des séquences évolutives où la mélodie reste présente. Même si Wagner est au départ, l’oeuvre de Fauré parvient à échapper à l’emprise wagnérienne.