Conférence de Sandro Cometta
"DON CARLOS : Avec ou sans « S » ?"
Acte 2, scène1, on écoute Don Carlos et Rodrigue qui célèbrent la liberté et leur amitié, qui sont les thèmes principaux de l’opéra :
« Dieu, tu semas dans nos âmes,
Un rayon de mêmes flammes,
Le même amour exalté,
L’amour de la liberté. »
C’est la version française de l’opéra qui est choisie ici, car c’est bien la version originale de Verdi.
Rappel de l’intrigue de l’opéra.
Tout est faux dans l’opéra dit Verdi, même si les personnages ont réellement existé, sauf Rodrigo. La princesse Eboli a vécu, elle était borgne, a eu 10 enfants et a fini sa vie en prison! Elisabeth n’était pas bien belle. Carlos, prince des Asturies était bossu, épileptique, bête et méchant, d’où son éviction du trône. Mais son intérêt pour les Flandres est prouvé (pour échapper à son père?). Il mourut à une vingtaine d’années. Les amours entre le fils et la belle-mère sont totalement inventées. Ils avaient été fiancés mais le roi de France et Catherine de Médicis avaient refusé le mariage en raison des tares de l’infant. La princesse avait 14 ans quand elle a épousé Philippe II (33 ans), le père de Carlos. Mariage heureux mais qui s’achève par la mort d’Elisabeth à 23 ans.
La légende de l’amour impossible est donc totalement inventée. Mais il y a eu de nombreuses biographies romancées. Verdi s’est inspiré d’un drame de Schiller (écrit en1787). Il avait déjà utilisé des drames de Schiller dans d’autres opéras.
Paris a invité Verdi qui compose Don Carlos en 1867, pour l’exposition universelle. Il va donc composer un « grand opéra », c’est à dire une tragédie lyrique grandiose, avec virtuosité vocale, grands effets scéniques et ballet placé obligatoirement au milieu de l’oeuvre. Verdi a su se mettre dans le ton, comme on le voit dans la grande scène de l’autodafé (acte 3.2) avec grand choeur et fanfare (« banda »). Mais il oppose 2 lignes musicales, d’une part l’allégresse du choeur de la foule, d’autre part le sinistre cortège des inquisiteurs qui chante le Dies Irae. On trouve beaucoup de pages sur un rythme scandé dans cette oeuvre. Dans « la Traviata » on a un rythme de valse. Ici c’est un pas saccadé, cérémoniel, qui fait ressortir le politique : on a affaire à un monde ficelé où il ne faut pas un pas de côté.
Dans le mélodrame italien on évite le politique. Verdi s‘y refuse. Verdi exige aussi des duos entre Philippe et Eboli, et entre Philippe et Rodrigo.
Verdi a travaillé 20 ans sur la partition. En mars 1867 la partition est complète, qui dure 3h50 avec 5 actes et 4 entractes. Des coupures de dernière minute sont effectuées car c’est trop long (on a retrouvé des passages récemment). Le succès est mitigé. L’opéra est donné une quarantaine de fois puis disparaît du répertoire. En septembre 1867 est créée une version italienne (traduction de la version française) à Bologne. En 1872 le succès arrive avec la version italienne donnée à Naples remaniée par Verdi. Il a supprimé 565 pages sur les 1152 d’origine, et réécrit plus de 200 (en travaillant sur la version française). 1884 : cette version remaniée est créée à Milan, en Italien. 1886 : pour Modène, Verdi rétablit la première scène mais supprime le ballet. C’est cette version, mais en Français, qui est considérée comme la version originale, en dépit des chanteurs et de la Scala ! La version en Italien est une traduction.
Opposition entre libéralisme et despotisme.
C’est le grand thème de l’opéra. Acte 2.2 , scène entre Philippe et Rodrigue. Dans la version de 1866, le roi rappelle Rodrigue à l’ordre mais peu sévèrement. Mais la version est remaniée et en 84 elle est beaucoup plus engagée. Philippe dit qu’il veut offrir la paix aux Flandres. Mais Rodrigue rétorque , « c’est la paix du cimetière », lui, plaide pour la liberté. Il y a une progression conduite par Rodrigue, avec la musique qui suit et cela laisse le roi songeur. Verdi corrige, améliore, il veut quitter les formes anciennes. C’est un problème pour le public et les critiques de l’époque. Les airs et les duos sont des commentaires sur des évènements connus. Ils font avancer l’action au lieu de la commenter.Les personnages évoluent, accompagnés par la musique qui amplifie le mouvement. On a dans cette scène un duo plein de subtilité. On trouve aussi dans cet opéra la notion de réminiscence, pour jeter des ponts d’une scène à une autre. Insister sur les souvenirs, le regard que portent les personnages sur leur passé. Les scènes sont liées par ces retours en arrière. Ex. Le thème de l’amitié (rythme de marche) est repris plus loin dans un air doux et lent (vers la mort de Rodrigue).
Acte 3.2 . Rodrigue désarme Carlos qui menaçait le roi.
Carlos pense que son ami l’a trahi, la musique suit la pensée de Carlos. La mémoire n’est pas seulement rêve romantique et amoureux. Elle fait partie intégrante du sujet. Dans ce monde corseté le souvenir est évasion, ce qui reste. Ceci n’est pas dans Schiller, seulement dans Verdi. C’est transmis par la musique : motif de petites notes répétées qui revient plusieurs fois (choeur des députés flamands, sanglot du hautbois). Posa est l’avocat des opprimés, victime lui-même de la répression.
Acte 4.1 Une longue plainte accompagne tout le monologue du roi.
Verdi dilate le temps, nous plonge dans l’intimité du roi. La musique est plus forte que les mots. Ce que le roi ne peut pas dire est dit par l’orchestre. La voix douloureuse du violoncelle fait parler la voix intérieure du roi qui se questionne, cherche une réponse. Cette longue errance est accompagnée par les violons comme une rengaine obsédante. Nous ne pouvons que deviner ses pensées. Surprise, « elle ne m’aime pas »… Cet air est un long retour en arrière, un souvenir, il fait apparaître une face cachée du roi qui est lui aussi une victime lors qu’on le pensait inébranlable.
Acte 4.2. Scène entre le roi et le Grand Inquisiteur.
2 basses s’affrontent, le pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel. Cors et vent profonds traduisent la machine aussi inhumaine et anachronique que le Grand Inquisiteur lui-même.Philippe espère épargner son fils mais l’inquisiteur reste inflexible . Le roi est renvoyé à sa solitude, « un roi n’a pas d’amis », quand il défend aussi Rodrigue. Mais la définition du pouvoir se modifie. Le « Tais toi, prêtre » a scandalisé l’époque… Entre les actes 2 et 4, les positions du roi sont contraires : dans le premier il est intransigeant mais dans le deuxième il se heurte à l’intégrisme. Rodrigue, Marquis de Posa, est le seul personnage qui entretient des relations positives avec tous les personnages, mais sans influencer l’action. Il est souvent considéré comme anachronique, raté, et Verdi voulait le supprimer. Il ne modifie rien, arrive toujours après l’action et même sa mort ne modifie rien. Certains metteurs en scène tentent de lui donner un rôle (Carsen par ex.). Verdi voulait une figure si pure qu’elle en est impuissante. Il faut l’accepter tel qu’il est, un concept abstrait, nécessaire à Philippe et Carlos. Il est l’incarnation de l’intelligence de l’âme, de la conscience (qui ronge Philippe, qui empêche Carlos de commettre l’adultère). Posa est la seule voix à qui tous peuvent se confier, et le seul qui ne sera jamais face à lui est donc le Grand Inquisiteur : celui-ci tomberait en miettes si cette intelligence entrait dans son âme… Verdi a toujours refusé de s’incliner devant l’idéologie autoritaire.. On peut parler pour cet opéra de pessimisme irrémédiable sublimé par la musique…
Notes prises par Agnès Lacassie et M.F. Bachasson
Vous pouvez retrouver les Versions de Don Carlos des répétitions parisiennes de 1866 à la version d'Antonio Pappano de 1996 sur le site www.fomalhaut.over-blog.org en suivant ce lien.




